Je découvre Jacques Orhon

                                                                              Crédit photo: Agence Fleurie

BIO

La sommellerie au Québec ne serait surement pas la même sans les nombreuses années et projets que Monsieur Orhon lui a dédié. Au Québec depuis 1976, il a été sommelier dans de prestigieux établissements, puis enseignant à l’École Hôtelière des Laurentides. Il est le fondateur et a longtemps présidé l’Association canadienne des sommeliers professionnels. Même s’il a quitté l’enseignement, sa philosophie et sa passion reste bien présente dans le parcours des jeunes sommeliers de par sa présence et ses écrits. Avec de nombreuses collaborations et publications, ses livres sont impératifs dans toutes bibliothèques d’amateurs de vins.

Durant mes voyages, il me semble toujours être tombé sur ses ouvrages, que ce soit lors du festival livre en vignes en Bourgogne ou dans la plus petite des librairies. Ses voyages et son « globe-trottisme » a laissé ses traces.

Quand avez-vous réalisé que le vin vous passionnait?

En fait, si je peux me permettre, je réponds à cette question dans mon livre Entre les Vignes (Ed. de l’Homme; 2010). En voici quelques extraits:

« C’est dans une maison de trois étages faite de tuffeau, que j’ai vécu les seize premières années de ma vie. Construit en 1618 et en 1722, le nid familial était un havre de bonheur, avec ses larges pièces, dont ces chambres aux portes-fenêtres qui donnaient sur l’immense jardin, son grenier où l’on fit nos premières armes en théâtre, et bien sûr, sa cave souterraine. Tout jeune, je fus attiré et fasciné par la cave. Peut-être pour la bonne raison que nous devions respecter à chaque fois un cérémonial – c’est l’impression que j’en avais – avant d’y parvenir. Très rapidement, mon père avait condamné la trappe installée dans la cuisine, passage qui permettait d’y descendre directement. Il disait que c’était dangereux, mais peut-être voulait-il tout bonnement en restreindre l’accès. Nous devions donc transiter par l’extérieur, tirer une lourde planche de bois recouverte d’une épaisse feuille de zinc. Équipés les premières années d’une lampe-tempête, une torche à pétrole dont la flamme est protégée des intempéries par un globe de verre, nous descendions dans le sanctuaire où dormaient les vénérables bouteilles réservées aux grandes occasions.

En plus d’un calme absolu maintenu par trois cent cinquante ans d’histoire, un mélange énigmatique de mystère et de secret planait au-dessus de ma tête, allumant l’imagination débordante de mon jeune cerveau. J’appris très jeune qu’une bonne cave sent bon, que la température se doit d’être constante et la lumière tamisée, que les araignées qui m’effrayaient, mais moins que mes sœurs, jouaient un rôle important dans la préservation du milieu, et que la relative humidité ambiante avait une incidence positive sur l’état des bouchons. En plus des incontournables muscadets et autres gros-plants qui venaient du coin où mon pater était né, des coteaux du layon et des savennières attendaient leur tour, pendant qu’une poignée de crus du Médoc et des clos-de-vougeot faisaient la sieste en toute tranquillité. Rien d’exceptionnel certes, mais c’était bien suffisant pour aiguiser ma curiosité.

Envoûté par cet environnement habituellement réservé aux adultes, je demandais à tous les coups la permission d’accompagner celui qui avait été désigné, mais la plupart du temps c’était le grand patron, notre paternel, qui descendait. Probablement étonné par tant d’empressement, il m’expliqua l’importance de bien regarder le niveau entre le col et le haut du flacon, et de ne pas faire l’erreur d’attendre une éternité pour que le volume se trouve à mi-épaule. À mes yeux, chaque bouteille devenait une partie du trésor qu’il fallait sauvegarder, jusqu’à ce qu’elle remonte au moment opportun pour être servie avec le mets idoine, et surtout, surtout, je le voyais bien, faire plaisir aux convives choyés.

Après ma première communion, le chef de famille jugea que j’étais prêt et me demanda d’être l’échanson de la maison. Il m’aurait offert en même temps une voiture à pédales et un vélo tout neuf qu’il ne m’aurait pas fait plus plaisir. Non seulement, j’avais la charge, tout à coup, d’aller chercher les fins nectars, mais je devais les préparer, ôter la poussière, de temps à autre les mettre en panier, sortir les verres du buffet, contrôler la température de service, découper la capsule, extraire le bouchon et verser le précieux liquide en quantité raisonnable. »

 Quel est votre événement viticole préféré?

Difficile pour moi de répondre à cette question car je prends toujours autant de plaisir, même après 46 ans de métier, à participer à de nombreux événements. Si j’y participe, c’est que cela me plaît. Sinon, je reste à la maison, tout simplement. Mais je m’adapte facilement, des événements les plus simples aux plus pointus. J’aime aller dans les festivals de vins, en autant que ce soit bien organisé, et que les organisateurs, sans se prendre au sérieux, ont pensé  – ou presque – à tous les détails pour que tout le monde puisse apprécier. Mais ce que je préfère par-dessus tout, et je suis toujours privilégié à ce sujet, c’est d’aller sur le terrain, sur place, dans le vignoble, et rencontrer les gens les plus intéressants qui ne me parlent pas sans arrêt de business et d’argent.

 Quels sont vos projets pour l’année à venir?

Il paraît que pour ralentir le vieillissement, physique, moral et psychique, il faut resté occupé. Alors, en plus de mes activités régulières (et assez nombreuses) de dégustateur et de chroniqueur, j’ai toujours plusieurs projets sur la table. À venir, un autre livre en préparation, et puis avec mon fils qui est cinéaste-documentariste, et un ami réalisateur, nous parcourons depuis septembre 2016 certains vignobles du monde et rencontrons des gens particuliers qui ne se prennent pas la tête mais qui ont de belles histoires à nous raconter, et que je veux partager.

 Quelle est la bouteille la plus remarquable que vous avez eu la chance de goûter?

À l’âge de 14 ans, j’étais dans le Douro, puis à Porto, en fait à Vila Nova de Gaia, juste en face où se trouvent les chais des grandes maisons, et j’ai mis mes lèvres dans un porto de 100 ans. Une révélation! Plus tard, lors d’un tournage pour l’Émission Vins & Fromages, nous étions à Cognac, et on m’a apporté une eau-de-vie de 1784 (5 ans avant la Révolution Française). Je me suis mis à genoux pour le goûter. Enfin, il y a 3 ans, j’ai été submergé par l’émotion avec un Clos de Vougeot de Méo-Camuzet. Cela se passait au Clos de Vougeot et le bouquet du vin m’a totalement subjugué.

 Quelle destination oenotouristique est la plus intéressante à votre avis?

Toutes les destinations viticoles sont intéressantes à découvrir. Pour moi, c’est assez facile car quand je suis quelque part, je ne suis pas ailleurs. Cela semble évident et logique (et même une vérité de Lapalisse), mais je ne suis pas toujours en train de comparer. J’apprécie fortement le moment présent et les spécificités que le lieu, l’endroit m’offrent. J’aime tout autant me retrouver dans un vignoble modeste que prestigieux. Il suffit d’apprécier ce que l’un et l’autre ont à nous apporter. Mais il faut aussi que ce soit dans un endroit dédié à la culture de la vigne et à l’élaboration de bons vins, avec des gens sincères qui sont animés d’une véritable passion et non pour faire de l’esbroufe parce que le vin est à la mode… Attention aux snobs du vin!!!

http://jacquesorhon.com/