- Exclusive interviews : KINOU CAZES HACHEMIAN – CHÂTEAU LYNCH-BAGES
Comment votre parcours a-t-il commencé ?
Mon parcours personnel est intimement lié à l’histoire de ma famille, ancrée en Médoc depuis cinq générations. Tout commence avec mon arrière-arrière-grand-père, Jean Cazes, né en 1837 en Ariège. Comme beaucoup de ses compatriotes, il descendait chaque hiver dans le Médoc pour des travaux saisonniers, notamment ceux liés à la replantation du vignoble bordelais après la crise du phylloxéra. En 1875, il s’établit définitivement à Pauillac.
Son fils, Jean-Charles Cazes, mon arrière-grand-père, était boulanger. En 1925, un incendie ravage sa boulangerie, l’obligeant à se réinventer. Il prend alors en fermage deux propriétés viticoles : Château Ormes de Pez à Saint-Estèphe et Château Lynch-Bages à Pauillac. Ses premières vendanges ont lieu en 1933 et, en 1939, il saisit l’opportunité d’acquérir ces deux domaines. Après la guerre, mon grand-père André Cazes rejoint la propriété en parallèle de ses fonctions de maire de Pauillac, qu’il exercera pendant 42 ans.
C’est en 1974 que mon père, Jean-Michel Cazes, ingénieur de formation, décide à son tour de revenir à Pauillac pour prendre en main la destinée familiale. Visionnaire et pionnier dans le monde du vin à Bordeaux, il comprend très tôt l’importance de la promotion et du rayonnement international des grands vins. À une époque où peu de vignerons voyagent, il parcourt le monde pour faire connaître les vins de Lynch-Bages et du Médoc.
Grâce à son charisme, sa curiosité insatiable et sa grande générosité, il noue des relations uniques avec les amateurs de vin du monde entier, contribuant ainsi à bâtir une notoriété sans précédent pour nos crus. Il joue un rôle essentiel dans l’ouverture de Bordeaux à l’international et dans la modernisation du secteur, insufflant une dynamique dont nous bénéficions encore aujourd’hui.
Son empreinte dépasse largement notre domaine. Dès les années 1980, il pressent également l’importance de l’œnotourisme et initie un projet ambitieux de revitalisation du village de Bages, en créant Cordeillan-Bages, un hôtel Relais & Châteaux, et en ouvrant la brasserie Café Lavinal, ainsi que d’autres commerces, offrant ainsi aux visiteurs une véritable immersion dans l’art de vivre médocain.
Aujourd’hui, mon frère Jean-Charles est à la tête des propriétés familiales, et à ses côtés, dans les traces de mon père, je m’efforce avec passion de faire rayonner nos vins sur les marchés internationaux.
Ayant grandi à Lynch-Bages, j’ai découvert très jeune la vie d’une propriété viticole. Adolescente, je participais aux vendanges, à la mise en bouteille et même à la cuisine pour les vendangeurs. Dès mes 14 ans, j’accueillais les visiteurs pour des visites et dégustations, bien avant que l’œnotourisme ne devienne ce qu’il est aujourd’hui. Dans les années 1980, j’ai également eu l’opportunité de travailler chez Seagram Château & Estate à New York et chez Robert Mondavi dans la Napa Valley.
Mon parcours m’a menée hors du Médoc pendant quelques années, notamment chez AXA, d’abord à Paris puis à New York, où je me suis installée en 1996, rencontré mon mari, Farzine, et fondé notre famille. Nos trois filles, Sara, Afsaneh et Nour, nées aux États-Unis, portent en elles cette double culture franco-américaine.
J’ai vite réintégré le métier familial, qui est une véritable passion pour moi, et j’ai mené des missions de représentation en Amérique du Nord, qui s’étendent aujourd’hui à l’ensemble des marchés où nous sommes présents. Je suis très attachée au village de Bages, où j’habite désormais en alternance. Cela me permet de poursuivre le développement de nos activités œnotouristiques, en prolongeant l’élan insufflé par mon père, pour offrir aux visiteurs une expérience unique à la découverte de notre belle région viticole.
Quelle est la partie la plus gratifiante de votre métier ?
Tout d’abord, je n’ai jamais vraiment l’impression de « travailler ». Mon métier est avant tout une passion, une opportunité unique d’aller à la rencontre de personnes qui partagent un amour pour le vin et la gastronomie. Chaque échange est une nouvelle découverte, une occasion de tisser des liens et de créer des émotions autour d’une bouteille.
Le vin est bien plus qu’un produit, ll rapproche les gens, raconte des histoires, évoque des souvenirs et accompagne les moments les plus précieux de la vie. Faire partie d’une famille qui produit du vin depuis plusieurs générations est une chance inouïe : cela me permet d’aller à la rencontre d’amateurs du monde entier, d’échanger avec des passionnés et de partager avec eux tout ce qui fait la richesse et la singularité de notre terroir.
Ce qui me touche particulièrement, c’est de voir comment nos vins voyagent, comment ils sont reçus et appréciés aux quatre coins du monde. Savoir qu’une bouteille de Lynch-Bages peut être le témoin d’un moment spécial, d’une célébration ou d’un simple plaisir partagé entre amis, donne un sens profond à ce que nous faisons.
Enfin, il y a une dimension de transmission qui me tient particulièrement à cœur. Transmettre l’histoire de notre famille, l’héritage de mon père, la passion du terroir et du travail bien fait… Et peut-être, un jour, voir nos enfants prolonger cette aventure avec la même ferveur.
Pouvez-vous décrire la philosophie du domaine et comment elle influence les vins que vous produisez ?
Notre philosophie repose sur le respect du terroir et la recherche constante de l’excellence. Chaque parcelle de nos vignobles est travaillée avec précision pour révéler tout son potentiel et exprimer pleinement les qualités intrinsèques de notre terroir. Nous considérons que le vin est le reflet de son environnement, de son sol et du climat qui le façonne. Ainsi, chaque décision que nous prenons, que ce soit dans la vigne ou au chai, vise à préserver cette authenticité et à valoriser notre patrimoine viticole.
Château Lynch-Bages incarne l’équilibre entre tradition et innovation. Notre approche viticole intègre les avancées technologiques les plus pointues tout en respectant les savoir-faire ancestraux qui ont façonné notre renommée. Par exemple, notre projet de rénovation entrepris en 2016 nous a permis de rebâtir entièrement nos installations, en les dotant d’équipements à la pointe des nouvelles technologies. Ce nouvel outil de vinification ultra-moderne optimise chaque étape de l’élaboration du vin, tout en offrant un cadre de travail ergonomique et fonctionnel. Conçu par l’architecte Chien Chung (Didi) Pei, le nouveau chai est à la fois un outil performant et un cadre moderne pour notre production.
Nos vins se distinguent par leur opulence, leur richesse aromatique et leur grande capacité de garde. Généreux dès leur jeunesse, ils gagnent en finesse, en profondeur et en complexité au fil du temps. Nous cherchons à élaborer des vins qui conjuguent puissance et élégance, avec une signature reconnaissable parmi les grands Pauillac.
Cette même philosophie guide également notre travail au Château Haut-Batailley, acquis en 2017. Ce domaine, qui s’étend sur des terroirs d’exception, bénéficie de la même attention méticuleuse afin de préserver son identité et d’exprimer pleinement son potentiel. Depuis notre acquisition, nous avons entrepris d’importants efforts pour révéler la finesse et l’élégance qui caractérisent ce vin, dans le respect de son histoire et de son terroir.
En somme, notre engagement est de produire des vins qui procurent un plaisir immédiat tout en offrant une capacité de garde remarquable, perpétuant ainsi l’héritage d’excellence qui fait la réputation de Château Lynch-Bages et de Château Haut-Batailley.
Quel est, selon vous, l’aspect le plus difficile dans l’élaboration d’un vin ?
Je pense que l’aspect le plus difficile dans l’élaboration d’un vin aujourd’hui réside avant tout dans la gestion du vignoble. La qualité d’un millésime est essentiellement déterminée par les actions menées dans la vigne, car c’est là que tout commence. Faire face aux éléments naturels, comme les conditions climatiques changeantes, est sans doute la partie la plus complexe. Bien que les nouvelles technologies nous offrent des outils précieux pour maîtriser la vinification de manière plus précise que nos parents ou grands-parents, il reste un facteur important sur lequel nous n’avons pas de prise : la nature elle-même. Cela représente à la fois une difficulté, mais aussi un véritable défi, car c’est ce qui rend chaque millésime unique et nous pousse à constamment nous adapter.
Avez-vous un cépage préféré avec lequel travailler ? Qu’est-ce qui le rend spécial pour vous ?
Le Cabernet Sauvignon occupe une place centrale dans notre vignoble, représentant près de 75 % de notre superficie à Lynch-Bages. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit notre cépage de prédilection. Il est difficile de ne pas être un peu subjectif lorsqu’on parle de ce cépage, car il a façonné mon palais au fil des années, étant à l’origine des vins que j’ai dégustés tout au long de ma vie. Ce cépage est remarquable par sa résistance, sa capacité à produire des vins puissants, riches en tannins, parfaitement équilibrés, et possédant un excellent potentiel de vieillissement.
Château Lynch-Bages Pouvez-vous partager un millésime mémorable ou un vin dont vous êtes particulièrement fier ?
Lorsque je pense à des millésimes mémorables, ce sont souvent les événements qui y sont associés qui me viennent à l’esprit. Le millésime 1982, par exemple, a une place particulière pour moi car il a été servi lors de mon mariage. Le millésime 1989, quant à lui, était le préféré de mon père. Après son décès, il nous avait demandé de boire un 1959 en pensant à lui, et l’ouverture de cette bouteille, pleine de souvenirs familiaux, a été un moment très émouvant. Plus récemment, le millésime 2022 restera gravé aussi dans ma mémoire : j’ai eu l’occasion de participer aux vendanges aux cotés de quelques amis… l’expérience fut courte mais intense et contribuer à ce grand millésime restera un grand souvenir.
Qu’est-ce qui rend votre région et votre vignoble uniques par rapport aux autres ?
Chaque région viticole possède une identité propre, façonnée par sa géographie, son climat et son histoire. En Médoc, nous cultivons la vigne depuis des siècles, et notre terroir a été enrichi par les vagues successives d’immigrations qui ont contribué à son caractère cosmopolite. Les Hollandais, puis les Anglais et les Irlandais, ont marqué notre histoire, notamment avec la famille Lynch, installée à Bordeaux dès 1691 et à la tête de notre propriété pendant 75 ans. Plus tard, des Montagnols venus de l’Ariège, comme mes propres ancêtres, ainsi que des Portugais et Espagnols dans les années 60 et 70, ont apporté leur savoir-faire et enrichi notre culture viticole.
La singularité de Lynch-Bages réside aussi dans sa situation géographique exceptionnelle, au cœur du Médoc. Cette presqu’île avancée vers le Nord est influencée par deux grandes masses d’eau : à l’Ouest, l’océan Atlantique qui tempère le climat, et à l’Est, notre rivière, l’estuaire de la Gironde qui protège nos vignes des vents froids. Ces conditions naturelles uniques confèrent à nos vins une identité remarquable. Et puis, au-delà de tout cela, c’est aussi la terre de mes racines. Subjectivement, c’est unique à mes yeux, car c’est tout simplement la plus belle région qui soit… !
Si vous pouviez faire du vin n’importe où dans le monde, en dehors de votre région actuelle, où serait-ce et pourquoi ?
Je vais tricher un peu pour répondre à cette question, car nous avons déjà la chance de produire du vin dans l’une des plus belles régions viticoles du monde : la vallée du Douro, au Portugal. Depuis 2002, en collaboration avec la famille Roquette, propriétaire de Quinta do Crasto, nous élaborons Xisto, un grand vin portugais dont le nom évoque le sol de schistes typique des grands terroirs du Douro.
Pour moi, c’est une région absolument fascinante, avec ses vallées spectaculaires couvertes de vignes en terrasses, façonnées par l’homme depuis des générations. Chaque fois que j’y vais, je suis émerveillée par ces paysages. C’est un lieu qui me touche profondément, où l’on ressent à la fois la force de la nature et l’empreinte du travail humain. Mais au-delà de sa beauté et de son histoire viticole, elle a aussi une résonance particulière pour moi : étant portugaise par ma mère, c’est l’autre terre de mes racines. Produire du vin ici, c’est un peu comme renouer avec une partie de mon histoire familiale. C’est aussi une aventure humaine extraordinaire. Collaborer avec la famille Roquette, une famille amie avec qui nous partageons la même passion du vin, donne encore plus de sens à cette expérience. Après tout, notre métier est avant tout une histoire de partage et de passion, et c’est cela qui nous anime chaque jour.